Feuille volante #1





"Je ne t'enverrai pas ce message. Ce mail. Ce courriel. Ce bordel.

Voilà près de vingt minutes que je suis postée, là, face à l'écran. Pourtant rien ne s'y passe, aucun mouvement. Je ne lis pas les mots, je ne vois aucune image, aucun visage. Je ne suis nulle part. Je ne suis là pour personne. Parfois, le téléphone sonne. Je ne décroche pas. Il sonne moins qu'avant - je prends note. Parce que depuis quelques temps je ne suis là pour personne. Minute écoutait, arrivait, courait, précipitations, épaule réconfort. Minute à présent ne répond plus au téléphone depuis trop longtemps. Ou toujours après. Toujours trop tard de toute façon. Et qui est cet homme, là, dont elle ne parle jamais? Elle n'est jamais là pour en parler. Je ne suis nulle part. Dans la lune comme on dit. Vingt minutes donc que mon regard reste fixe, comme vide. La fatigue. Mettre ça sur le compte de la fatigue. C'est bien comme cela. Non?

Je veux être près de toi. Tu me sembles si loin. Place de Clichy, d'un seul coup, c'est le bout du monde.
Je ne sais pas si je trouverai le courage de me lever de mon bureau, mettre mon manteau, mes gants de cuir troué, mon simili-sourire. Chaque fois ce sourire m'étrangle et se transforme en yeux-nez-rouges-gonflés, paupières-lourdes dont les larmes creusent déjà les sillons, au coin des yeux. Les mêmes petites rides lorsque je ris aux éclats. Aujourd'hui les gens dans la rue me regardaient, je le sais, les gens qui pleurent dans la rue, c'est rare finalement. je n'ai pas croisé leur regard, le bitume sous mes talons, voilà ce que j'ai vu la journée durant, et puis des écrans vides, vidés, immobiles.

La raison doit-elle l'emporter ce soir, comme tu l'as dis à mon répondeur?
La raison jusqu'ici ne m'a fait plier que lorsque soudain mon corps s'est raidi, à plusieurs reprises, lorsque les douleurs et leurs cortèges de rhumatismes à la con avaient eu raison de moi.


Quelques minutes encore sont passées. Je pense déjà à ne plus venir. Une demi-heure devant moi pour décider. A cet instant je ne veux plus parler. Te voir, oui, encore, mais ça ne suffit plus. Pas ce soir en tout cas. J'abandonne la partie, le cache-cache, le saute-mouton-horaire, décalage, jet-lag permanent, place de Clichy décidément est à l'heure de Tombouctou. Rendez-vous manqués, paroles ressassées non-dites, je les vomis ici, 
voir tes paupières se fermer, fermer les yeux à mon tour, dormir, ne pas rêver.

Et si je ne disais rien?
J'imprime ces quelques mots
je mets mon manteau...
"

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