Feuille volante #4

ça a commencé tout doucement.
d’abord, durant une longue période il me semble, j’étais fière de moi.
puis, un jour, on m’a dit : tu as beaucoup de courage.
ensuite, un autre a rajouté : je t’admire, je n’y arriverais jamais à ta place.
rassurante, j’ai rétorqué : si tu étais à ma place, tu réagirais de la même manière.

il a fallu ensuite que j’ouvre cette enveloppe kraft A4 et vouloir remplir ces dossiers exigés par les hôpitaux pour comprendre, enfin, lire, accepter, réaliser : quelle personne, de mon entourage, désigner, si je venais à ne plus être habilitée à prendre mes propres décisions, si je devenais un légume, s’il fallait intervenir alors que je ne serais plus en mesure d’ouvrir les yeux et sortir un son intelligible du fond de ma gorge.
on appelle ça une décharge, je crois.
une décharge.
d’un seul coup ça résonne comme ces tas d’immondices que nous rejetons tous, en fermant les yeux tout en tirant la chasse.

pourquoi cette crise, vendredi dernier ? cette angoisse morbide ? toute la rigueur qui généralement m’accompagne, m’habille, décide mes pas sans même à avoir bien à réfléchir, au fond ... où est-elle passée ? j’ai reculé. pire encore peut-être : je n’ai pas bougé. j’ai arrêté de marcher.
crise, un mot qui perd du sens par les temps qui courent, alors je cherche, dictionnaire à l’appui, à retrouver une once de signification : krisis, décision.
  1. moment d’une maladie caractérisé par un changement subit et généralement décisif, en bien ou en mal.
j’ai couru après un diagnostic, pendant des années.
aujourd’hui j’ai peur - je n’avais jamais eu peur, auparavant, croyez-moi - qu’on m’annonce un nouveau diagnostic, qui viendrait s’ajouter au reste.
vendredi j’ai eu peur d’y rester.
alors je n’ai pas bougé.
seul mon avant-bras s’est remué, a décroché le téléphone, annulé l’intervention, j’ai soufflé, toute la crispation qu’il y avait en moi a disparu dans les bulles de champagne que j’ai englouties la nuit qui a suivi.
je me suis couchée ivre et tard, j’ai dormi avec le mascara sur les cils et le ventre contre mon lit, comme du temps où je n’avais pas mal.

la vérité aujourd'hui est que je ne sais pas pourquoi persévérer.
la vérité est que je n’ai pas su donner de sens à ma vie.
je ne laisse plus personne entrer dans ma vie - ne résistent que ce que j’ai connu avant, et qui se sont accrochés ; ce sont tous des êtres bienveillants.
je ne sais pas ce que je pourrais perdre. rien qui ne vaille absolument d’être vécu ; je ne créé rien, je suis inutile, je ne vis pour personne. et personne ne vit pour moi. je n’ai pas d’enfants. je n’ai pas de mari. ne reste que la culpabilité d’imaginer ce que peut être la perte d’un enfant pour mes parents, la perte d’une amie pour mes amis.
pourquoi continuer ?
crise, ou le changement subit et décisif, en bien ou en mal. tout doit résider dans ces derniers mots.

il est vingt heures, je décide d’arrêter d’écrire car à quoi bon, la seule chose que je tenais à dire, ici, en quelques mots : j’ai besoin de quelqu’un qui m’oriente. qui pourrait me convaincre et me rassurer.
je ne connais personne qui pourrait le faire - mais je rectifie très vite : je ne sais pas à qui je pourrais oser demander une telle chose. j’ai honte. je suis faible.


9 décembre 2011