samedi 8 septembre 2012

"... et qu'avez-vous fait ?
vous avez rêvé pendant ce temps-là ?
de quoi avez-vous rêvé ?
dites-moi tout, car je ne peux supporter
de ne pas tout savoir"


"au risque de vous décevoir, je n'ai pas rêvé.
mais peut-être seriez-vous heureux d'apprendre
que si j'avais rêvé (et si j'avais le choix)
j'aurais rêvé d'un train,
un train qui semble n'avoir ni début ni fin,
(il ne faut d'ailleurs pas chercher à le savoir).

Voilà. nous avons là le début de notre histoire.
il y a train. un train sans début, ni fin.
on pourrait y ajouter un peu de bruit (le crissement des rails, les cahots des wagons) et peu de paysage (tantôt beau, tantôt plat et ennuyeux). Un train donc, filant invisible comme le vent, se faufilant de vallée en vallée.
Puis après avoir décrit tout cela, faire intervenir discrètement une présence humaine : le cri d'une veste froissée, la nuit qui tombe, des jambes croisées.


jeudi 6 septembre 2012

Photo ©Fabléa 2012
Maman debout. Jamais assise.

Petite,
ma mère travaillait beaucoup.
un travail pénible, physique, souvent humiliant.
elle a traversé mon enfance comme on traverse un couloir inutile.
je la voyais peu.



le matin, elle était déjà partie depuis fort longtemps : le réveil sonnait avant cinq heures du matin.
Le soir dans mon lit plongée dans le noir j'attendais d'entendre la clef tourner dans la serrure, signal de son retour.
elle ouvrait alors discrètement la porte de ma chambre d'enfant-roi, un geste rituel après lequel seulement je pouvais enfin m'endormir.
c'est peut-être ainsi que j'ai commencé à faire des économies de sommeil.

à neuf ou dix ans, il m'était devenu tellement insupportable de ne la voir en permanence debout, comme un fantôme qui ne peut trouver le repos, éternellement envahie par les obligations du quotidien (cuisine, messe, vaisselle, courses, ...) - ne sachant plus même passer un seul coup de fil assise, si ce n'est une demie-fesse de temps à autres sur le rebord de la baignoire vide (quelle belle image triste) - je décidais de lui faire gagner du temps.

je l'avais tant de fois regardée faire.
ouvrir la planche à repasser dans un grincement insupportable,
y poser doucement le fer lourd,
le brancher dans la prise électrique,
allumer doucement le poste de radio,
prendre le tas de vêtements froissés.

en choisir un pas trop compliqué pour commencer.

et puis, il y a eu les culottes. car maman repassait tout.
et puis, il y a eu cette culotte-là.
la plus belle, la plus précieuse, faite de dentelle ajourée par endroits.

c'était lui rendre hommage. je pouvais rendre ma mère belle d'un geste simple, précis, aimant.
j'imaginais déjà son air ravi, refermant la porte de ma chambre tard, moi faisant semblant de dormir, moi esquissant ce petit sourire simple de contentement, la joie, oui, une joie indescriptible m'envahit tandis que je découvrais, presque simultanément,  que la culotte était de soie, soie qui avait fondu sur les rebords du fer à repasser, plus légère que jamais, réduite à rien.

maman ne m'a pas disputée.
moi j'ai beaucoup pleuré, violemment,
car ce jour-là j'ai tué l'unique culotte sexy de ma mère.

dimanche 2 septembre 2012

Gobi

passer la journée à moitié nue
le corps tendu et léger comme un voile
se rendormir encore et revenir sans cesse à la surface
horloge dont la mécanique s'est enrayée
à l'origine, un grain de sable
d'une provenance lointaine
et parfumée
rien ne se meut autour, rien que de l'air
j'ai la gueule d'amour
amour invisible et désordonné

faire de cet espace parisien un horizon sans fin
un appétit qui se gratte à chaque recoin
j'ai fait tant rêves cette nuit qu'il m'est impossible de les raconter
- le récit en serait tellement long
qu'il finirait par vous perdre
ou vous ennuyer